Article publié sur Ouest France le 30/08/2026 Par Claire Dubois

Fabien Théofilakis (1), maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne et directeur adjoint du Centre Marc Bloch à Berlin, revient sur le sort des soldats de l’armée nazie à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Ils étaient 700 000 à œuvrer au déminage ou aux travaux des champs. À la Libération, la France a utilisé les soldats allemands du Reich déchu pour participer à sa reconstruction. Retour sur cet épisode et la façon dont il a été vécu, 80 ans après.
Comment la France se retrouve-t-elle avec 700 000 prisonniers allemands à la Libération ?
Occuper la France, c’était central pour l’Allemagne nazie. Leurs soldats y étaient autour de 1,3 million lorsque les Alliés débarquent en Normandie. La plupart des prisonniers allemands sont faits par les Américains. Mais les Résistants français en capturent aussi : ça montre qu’ils sont actifs militaire-ment, donc ça assoit leur légitimité politique.
Rapidement, les Alliés sont débordés par le nombre de prisonniers allemands. Ils créent donc le plus grand camp en Europe pour ces soldats, à Foucarville, dans la Manche. Et ils négocient avec la France pour lui donner la gestion des captifs. Celle-ci y voit une opportunité d’assurer sa reconstruction d’autant qu’après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne n’a pas payé les réparations promises.
Au départ, la France demande près de 1,3 million de prisonniers. Mais elle ne prend pas en compte sa capacité à les nourrir. La Croix-Rouge tire la sonnette d’alarme. Un compromis est trouvé à hauteur de 700 000 hommes.
Quel est leur sort ?
Pour un Français, faire travailler un Allemand, vu comme « un Boche » à la Libération, n’a rien de fa-cile… Au départ, entre 30 000 et 40 000 prisonniers sont affectés au déminage, en infraction avec la Convention de Genève. Le long des frontières et des littoraux, il y a énormément de mines, leur retrait est un préalable indispensable à la reprise économique. En parallèle 50 000 prisonniers sont envoyés extraire du charbon dans le Nord. Et les autorités françaises font de la pédagogie auprès des employeurs privés, notamment les paysans, pour qu’ils fassent travailler des soldats allemands. L’agriculture en emploie finalement un sur deux.
Comment sont-ils surveillés ?
Ils ont sur leurs vêtements des lettres PG (prisonniers de guerre, Ndlr), car la hantise des autorités, c’est l’évasion. Il leur est théoriquement interdit de s’habiller en civil. Mais après quelque temps, leurs uniformes sont si délabrés que les paysans leur prêtent des vêtements. Ils n’ont pas le droit de manger avec les familles françaises, de sortir le week-end et ils doivent se cantonner aux derniers rangs de l’église. Mais cela va devenir difficile à contrôler et une certaine sociabilité se développe. Leur présence est tolérée à la fête des vendanges qui regroupent les travailleurs. Mais pas aux bals patriotiques du 14 Juillet… À partir de 1947, le statut de travailleur libre leur donne la possibilité de choisir leur secteur de travail, d’avoir un mois de congé et de faire venir leur famille sur autorisation du maire. Mais ces derniers y sont réticents.
Des liens durables se créent-ils ?
Certains restent en France car ils sont tombés amoureux ! D’anciens prisonniers allemands deviendront actifs, par la suite, dans les premiers comités de jumelage. Les travaux à la ferme ont sans doute contribué à changer la perception réciproque des deux populations.
(1) Auteur de « Les prisonniers de guerre allemands. France, 1944-1949.»